Entretien . L’avocate iranienne Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix 2003,
dénonce les menaces d’intervention contre son pays. Avec son homologue américaine, Jody Williams, elle a lancé un appel pour de vraies négociations.
On parle beaucoup d’intervention militaire possible contre l’Iran, d’utilisation d’armes nucléaires, mais aussi d’imposer la démocratie en Iran. Est-ce que tout cela vous inquiète ?
Shirin Ebadi. J’ai l’impression qu’on veut préparer l’opinion publique à une intervention contre l’Iran, comme cela avait été le cas pour l’Irak. Les Iraniens sont très critiques envers leur gouvernement. Mais si les États-Unis veulent attaquer l’Iran, il est certain que les Iraniens défendront leur pays et ne permettront pas à un seul soldat américain d’y mettre les pieds. Quant à l’idée d’imposer la démocratie, je pose une seule question : les États-Unis ont-ils mis en place la démocratie en Irak ? Les musées d’Irak ont été saccagés, les industries irakiennes détruites. Plus de 100 000 civils ont été tués. L’Irak est au bord de la guerre civile. C’est le résultat de la guerre menée contre l’Irak.
Comment le prix Nobel de la paix que vous êtes se positionne face à la question du nucléaire, plus précisément de la fabrication iranienne de l’arme nucléaire contre laquelle s’élèvent les pays occidentaux ?
Shirin Ebadi. Aucun pays n’a besoin d’avoir l’arme nucléaire : ni l’Iran, ni Israël, ni les États-Unis, ni la France. La bombe atomique n’a pas été créée pour l’amélioration des conditions de vie du genre humain ni pour son évolution. On dépense des milliards de dollars pour l’arme nucléaire ou pour l’armement en général alors que cet argent serait beaucoup mieux utilisé pour le bien-être des peuples.
Je ne sais pas ce que le gouvernement iranien décide en coulisse. La démocratie n’est pas complète. Le gouvernement iranien affirme que son objectif est l’utilisation pacifique du nucléaire. Est-ce que cette affirmation est vraie ? C’est seulement avec une démocratie avancée que nous pourrions donner au monde la sécurité.
Que dites-vous aux peuples, iranien, américain, français, qui s’inquiètent aujourd’hui des bruits de guerre autour de l’Iran ? Que peuvent-ils faire ?
Shirin Ebadi. Il y a quinze jours, j’ai rencontré l’Américaine Jody Williams, prix Nobel de la paix 1997, et nous avons rédigé une déclaration commune que nous avons lue conjointement, chacune dans sa propre langue. Dans cette déclaration, nous avions demandé aux gouvernements iranien et américain de diminuer les dépenses militaires et d’utiliser cet argent afin d’améliorer les conditions de vie de leurs peuples respectifs. Nous leur demandions également de respecter les droits de l’homme, d’oublier leurs différends et de penser à l’avenir. Les problèmes existants doivent être réglés par des discussions, des négociations. Celles-ci doivent se faire à trois niveaux : entre les présidents de chaque pays, entre les parlements et entre les organisations non gouvernementales (ONG). Avec Jody Williams, nous avons redit que les peuples américain et iranien ne voulaient pas la guerre. J’espère que les deux gouvernements tiendront compte de cette déclaration conjointe. Cette dernière sera d’ailleurs disponible sur Internet afin que chacun puisse la signer et montrer ainsi l’adhésion qu’elle recueille à travers le monde.
Le livre que vous venez de publier couvre toute l’histoire de l’Iran depuis la révolution islamique de 1979 et le départ du Shah jusqu’à aujourd’hui. Comment expliquez-vous ce revirement entre la volonté du peuple en 1979 et ce qui s’est passé par la suite ?
Shirin Ebadi. Les gens qui pensaient qu’on pouvait vivre selon les rites d’il y a quatorze siècles et qui voulaient régler les différends d’aujourd’hui avec des solutions de leurs ancêtres ont provoqué les problèmes que nous connaissons actuellement. Bien des opportunistes se sont incrustés dans le courant de la révolution et en ont profité pour établir leur pouvoir tout en confortant leur situation matérielle. C’est ce courant qui explique pourquoi la révolution a été ainsi détournée.
Après la révolution, cependant, le pourcentage de femmes ayant suivi des études a augmenté. Aujourd’hui, dans les universités les étudiantes représentent plus de 65 % des effectifs alors qu’à l’époque du Shah elles n’étaient que 25 %. Depuis la révolution les femmes sont donc plus instruites mais elles ont perdu au niveau de leurs droits notamment par la promulgation de lois. Ainsi, le témoignage d’un homme vaut le témoignage de deux femmes, la vie d’une femme vaut la moitié de celle d’un homme. S’il y a un accident de la circulation mettant aux prises une femme et un homme, les dommages à payer à la femme sont la moitié de celle de l’homme. On pourrait résumer l’Iran actuel en un mot : le pays des paradoxes.
Comment expliquez-vous l’échec des « réformateurs », notamment l’expérience de Mohammad Khatami, élu deux fois président, de 1998 à 2005.
Shirin Ebadi. Khatami croyait en la démocratie. Mais selon les lois constitutionnelles, les pouvoirs du président sont limités. C’est pour cela qu’il n’a pas pu faire grand-chose. Ceux qui détenaient le pouvoir n’étaient pas en accord avec sa politique réformatrice. Même le parlement, qui lui était acquis en 2000, ne pouvait approuver toutes les lois qu’il voulait. C’est le conseil de surveillance qui doit valider toute loi. Le 6e parlement avait ainsi voté une loi pour approuver la Convention contre la discrimination faite aux femmes. Mais le Conseil des gardiens a refusé sous prétexte que ça allait à l’encontre de la charia. Idem concernant la Convention contre la torture. Vous voyez que le vrai pouvoir ne se trouvait pas dans les mains du président. Le vrai pouvoir est dans les mains du Conseil des gardiens de la révolution et du Guide suprême.
Dans le contexte international de tension que nous connaissons actuellement, les menaces qui pèsent sur l’Iran, les femmes ont-elles un rôle particulier à jouer ?
Shirin Ebadi. Les femmes sont plus instruites qu’auparavant. Elles connaissent les droits qu’elles n’ont pas. Les femmes subissent encore plus fortement les effets des guerres. Elles doivent exprimer ce qu’elles pensent. Dire à haute voix qu’elles sont contre la guerre.
Entretien réalisé par Pierre Barbancey - © Journal l'Humanité