La première étude globale de l'Ifremer sur l'état des côtes françaises révèle que les captures dépassent les capacités de renouvellement naturelles.
Yves Miserey
[09 décembre 2005]
«ON VA à la catastrophe. Nous allons laisser à nos enfants des mers transformées en désert», alertent plusieurs scientifiques de l'Ifremer (Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer) qui tiennent à garder l'anonymat. La pêche telle qu'elle se pratique actuellement dans notre pays n'est pas durable. Les pêcheurs prélèvent plus de poissons que le renouvellement biologique naturel. C'est ce que confirme la première étude globale menée en France par l'Ifremer sur l'impact de la pêche. Cette étude qui vient tout juste d'être publiée (1) montre que les mesures actuelles de limitation de la pêche (les quotas) décidées par Bruxelles, ne suffisent pas à restaurer les ressources. Un premier bilan inquiétant sur lequel l'Ifremer n'a pas jugé bon de communiquer.
Cet énorme travail de traitement statistique a été mis au point par le laboratoire Maerha basé à Nantes, sous la direction de Marie-Joëlle Rochet. Il exploite les données recueillies lors des pêches scientifiques effectuées depuis la moitié des années 90 par l'Europe, le Thalassa et le Gwen Drez, trois des navires de l'Ifremer. Depuis cette époque, ces bateaux tirent des chaluts chaque année, exactement dans les mêmes conditions, dans neuf zones où les scientifiques ont choisi de suivre l'évolution l'impact de la pêche.
Des écosystèmes menacés
Les principaux indicateurs recherchés sont la taille et l'abondance des espèces ainsi que le poids total ramassés dans le filet. La diminution de taille des poissons est, en effet, considérée comme l'un des principaux signes qu'une espèce est surexploitée. Ne sont pas étudiés les poissons de surface comme les thons par exemple, mais les poissons de fond comme les morues ou les soles.
Pas de surprise, le nouveau baromètre de la santé des écosystèmes marins français est mauvais. Même si des incertitudes existent encore, les données sont beaucoup plus solides et plus complètes que les précédents bilans dressés par l'Ifremer à partir des seules captures d'un petit nombre d'espèces commerciales. Ce changement d'échelle s'est opéré à l'échelle mondiale sous l'impulsion de la FAO (2) car on sait aujourd'hui que la surpêche a des conséquences sur l'ensemble de la faune et de la flore marine et pas seulement sur les espèces pêchées.
Etant donné que les pêches scientifiques ont démarré tardivement en France contrairement à ce qui s'est fait dans d'autres pays comme le Canada ou les Etats-Unis, les neuf zones marines ont commencé à être étudiées quand elles étaient déjà perturbées par la pêche. Selon Marie-Joëlle Rochet, seule la façade corse peut donc être considérée comme épargnée. «Tous les autres fonds sont vraiment très chalutés», confirme-t-elle.
Là où la situation est considérée comme stable, en Manche orientale, dans le sud de la mer du Nord, dans les golfes du Lion et de Gascogne ou dans les trois estuaires (Seine, Somme et Vilaine), cela ne veut pas dire pour autant que l'impact de la pêche y est nul. Dans le Golfe de Gascogne, par exemple, la daurade rose qui était pêchée en abondance est devenue aujourd'hui extrêmement rare, comme l'a montré une étude récente du centre Ifremer de Brest, basé à Plouzané.
Terre-Neuve n'a jamais retrouvé ses morues
La mer Celtique au sud de l'Irlande est la zone où la situation est de loin la plus critique. La morue, la plie, la sole, le merlu, la cardine, la baudroie blanche, le maquereau et le merlan bleu se situent en deçà des limites de sécurité biologique. Autrement dit, si les effectifs de ces huit espèces continuent de diminuer en raison de la surpêche, ils peuvent s'effondrer brutalement comme cela s'est produit pour la morue au large de Terre-Neuve dans les années 90. L'expérience a montré que la situation peut avoir un caractère irréversible. En effet, 15 ans après l'arrêt de la pêche les morues ne sont pas toujours pas revenues au large des côtes canadiennes. Des travaux menés dans le golfe de Gascogne ont aussi montré que l'augmentation de la température de l'eau de 1° C pourrait aussi avoir contribué à modifier les populations de poissons.
«On ne peut que saluer cette approche écosystémique des pêches telle qu'elle est souhaitée au niveau international», se réjouit Philippe Cury, directeur de recherche à l'IRD. Familier de la gestion des pêches en Afrique du Sud, il s'étonne de voir qu'en dépit de la réglementation européenne la situation ne s'améliore pas.
L'alerte des scientifiques n'est pas prise en compte, c'est le principal regret exprimé par les nombreux chercheurs de l'Ifremer qui tous dénoncent le déséquilibre actuel entre les captures de pêche et la production biologique des mers qui bordent nos côtes. De crainte d'irriter les pêcheurs, ou de se mettre en opposition ouverte avec leur ministère de tutelle (l'agriculture et la pêche), ils refusent de prendre position publiquement. «Vous ne me connaissez pas. Je ne vous ai jamais parlé, insiste amèrement l'un d'eux qui dénonce l'aveuglement actuel. Je ne veux pas finir embarbouillé de goudron et couvert de plumes.»
Pour ajouter au sentiment de malaise, l'actuel PDG de l'Ifremer est Jean-Yves Perrot, auparavant directeur de cabinet d'Hervé Gaymard, ministre de l'Agriculture et de la Pêche de 2002 à 2004.
(1) Ices Journal of Marine Science, décembre 2005. (2) Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture