LA CHINE a reconnu hier que la police a ouvert le feu sur une foule de paysans expropriés lors d'affrontements qui ont fait au moins trois morts la semaine dernière dans la province méridionale du Guangdong, non loin de Hongkong.
Le recours aux armes à feu, fort rare dans le maintien de l'ordre en Chine, témoigne de la gravité des incidents qui se sont produits mardi dans le village de Dongzhou, non loin de la ville côtière de Shangwei. Les tirs montrent aussi la nervosité croissante des autorités face à un mécontentement paysan.
Embarras palpable
Dongzhou restait totalement bouclée hier par la Police armée populaire. Selon des témoignages de villageois recueillis par téléphone, les troubles de mardi soir auraient pu faire jusqu'à 30 morts, ce qui en ferait l'incident armé le plus meurtrier depuis le massacre de Tiananmen en juin 1989.
L'embarras des autorités locales et du gouvernement central est palpable. Il leur a fallu plus de cent heures pour confirmer l'incident et fournir une version qui ne convainc guère : une poignée d'émeutiers aurait lancé «des engins explosifs contre la police, contraignant celle-ci à ouvrir le feu, explique l'agence d'Etat Chine nouvelle. Dans l'obscurité et la confusion, trois villageois ont été tués et cinq autres blessés».
Cette version n'a été publiée qu'une fois le silence officiel rendu intenable par la publication samedi de photos accusatrices à la une du China Morning Post. Le quotidien anglophone de Hongkong montre en particulier un cadavre dont la poitrine est visiblement perforée par balle.
Tout porte à croire que les autorités ont d'abord cherché à étouffer l'affaire et à faire disparaître les preuves, comme dans la récente affaire de pollution au benzène à Harbin. Plusieurs familles endeuillées attendaient hier encore le retour du corps d'un disparu. D'autres, au contraire, se seraient vu offrir une prime pour remettre un cadavre aux autorités, d'après un témoignage invérifiable.
Le black-out que le régime impose à toute information qu'il juge gênante se heurte de plus en plus à l'omniprésence du téléphone portable, du courriel et de l'Internet en Chine. A Dongzhou, la conspiration du silence est rendue encore plus difficile par la proximité de Hongkong : les habitants de la région peuvent aisément apprendre ce que les médias officiels leur cachent en écoutant la radio ou en regardant la télévision de l'ancienne colonie.
Cette vulnérabilité explique sans doute pourquoi Pékin a fini par lâcher, hier, une petite partie de la vérité. Le gouvernement a aussi annoncé la «suspension» du responsable des forces de l'ordre intervenues à Dongzhou, ainsi que l'ouverture d'une enquête. La recette est rituelle : il s'agit de donner le change et de gagner du temps. La traque aux «meneurs» et aux «émeutiers» sera lancée plus tard, une fois l'ordre restauré et l'intérêt des médias étrangers retombé.
Au-delà de cette «gestion de crise», la tuerie du Guangdong est un signal d'alarme supplémentaire pour Pékin. A l'image des 3 à 4 millions de paysans chinois expropriés chaque année pour faire place à des projets industriels ou à la spéculation foncière, les manifestants de Dongzhou réclamaient de meilleures indemnités aux autorités locales. Malgré la fibre sociale que la propagande prête au président Hu Jintao et à son lieutenant Wen Jiabao, le pouvoir n'offre toujours aux protestataires que davantage de répression.



l ne s'est rien passé dans la nuit du 3 au 4 juin 1989 sur la place Tiananmen. C'est en tout cas ce qu'on pourrait croire, dix-sept ans après la répression sanglante du printemps de Pékin, un événement gommé de l'histoire officielle et que le pouvoir chinois tente d'effacer de la mémoire de son peuple. La jeunesse, qui n'a pas connu «liu-si» («6-4», le 4 juin), expression par laquelle les Chinois désignent la date de l'écrasement du mouvement démocratique des étudiants , est maintenue dans l'ignorance absolue de cet événement.