Frédéric Koller, Pékin
De passage à Paris, la semaine dernière, le premier ministre chinois, Wen Jiabao, n’a pas fait que des emplettes aéronautiques. Il a profité de cette étape dans la «ville lumière» pour livrer un «important discours» sur la culture. Il y tenait. Devant 500 élèves et professeurs de l’Ecole polytechnique, il a fait l’éloge de la diversité culturelle, du respect mutuel, de l’harmonie entre civilisation, de la concorde entre les hommes, de la tolérance. Un discours rodé depuis deux ans en politique intérieure.
Sagesse traditionnelle
A l’appui de sa démonstration, il a cité à plusieurs reprises Confucius et Mencius, deux piliers de la «sagesse traditionnelle chinoise». Mais également Rousseau, Montesquieu et Voltaire, ces «lumières» qui ont labouré le terrain intellectuel ayant mené à la révolution des esprits puis à la révolution tout court. Sur sa lancée, Wen Jiabao s’est même «permis», comme le relate un compte-rendu diplomatique français, de citer la devise de la France (Liberté, égalité, fraternité). La révolution française, a-t-il remarqué, a «fourni les armes spirituelles à de nombreux intellectuels chinois pour combattre le féodalisme et le colonialisme».
Verité salvatrice
Plus tard, lors d’un hommage rendu aux années croisées des relations culturelles franco-chinoises qui viennent de s’achever, le premier ministre a cité les noms de Zhou Enlai, Deng Xiaoping, Chen Yi, Ba Jin, Qian Zhongshu et Xu Beihong qui, dans leur jeunesse, «sont allés chercher en France une vérité qui allait leur permettre de sauver leur pays». Soulignons ici que la Révolution française et ses idéaux ont toutefois été totalement passés sous silence lors de ces années croisées au profit d’expositions en Chine sur Napoléon, Louis XIV et De Gaulle, cela à la demande express des Chinois selon la partie française.
Fi des leçons
Si Wen Jiabao s’est référé à Confucius pour parler d’harmonie dans une France déchirée par le mal de ses banlieues, il s’est également servi du sage pour poser des limites. Confucius a dit: «Les voies parallèles ne s’opposent pas.» Wen Jiabao ajoute: «Les différentes cultures peuvent se nourrir les unes les autres et se développer en commun.» On peut également lire – et c’est le message que ne cesse de livrer les diplomates chinois – chaque culture étant différente et à respecter, il faut cesser de donner des leçons à la Chine sur la démocratie et les droits de l’homme. Ce n’est pas exactement l’universalisme prôné par Rousseau, Montesquieu et Voltaire.
Pendant ce temps...
Alors que Wen Jiabao visitait l’Europe sous l’étendard de la Chine harmonieuse, la vie suivait son cours au pays: Gao Zhisheng, célèbre avocat des démunis, s’est vu retirer sa licence après avoir écrit une lettre ouverte au premier ministre pour demander la liberté de religion; un vice-maire de Jilin s’est suicidé après que l’usine pétrochimique de sa ville a provoqué une pollution majeure menaçant la Russie; une nouvelle explosion de mine de charbon a provoqué la mort de 80 ouvriers; quatre paysans ont été abattus par des paramilitaires lors d’une manifestation; le rapporteur de l’ONU sur la torture a jugé que ce mal demeurait endémique en Chine; des milliers de manifestants pour la démocratie ont défilé dans les rues de Hong Kong.
Le technicien et l'harmonie
Le jour même où Wen Jiabao prononçait son discours de Paris, Le Monde a publié une tribune du dissident Cai Chongguo sur le bilan du premier ministre. Il écrit: « Wen Jiabao est un homme discret, actif, et il a probablement bon cœur (on l’a vu plusieurs fois les larmes aux yeux), mais c’est un homme seul qui compte résoudre les problèmes sociaux et politiques par des solutions purement techniques. Comme tous les dirigeants de sa génération, il ignore que les problèmes sociaux recouvrent une question de nature profondément politique, à savoir le déséquilibre entre les forces sociales.» L’harmonie selon Wen est précisément destinée à balayer ce genre de considérations.





